Comment le numérique impacte les médias de l’information

Le numérique a bouleversé la relation des consommateurs à l’information et leurs recours aux médias : on s’informe, mais on réagit et on participe aussi à l’information. Comment les médias de l’information s’adaptent-ils aux évolutions ? Quelles sont les conséquences pour le métier de journaliste ?   

Internet a modifié notre façon de consommer les médias d’information, et notre exigence envers ceux-ci. Désormais, la façon d’utiliser les médias dans un but d’information revêt les caractéristiques suivantes :

  • C’est d’abord une pratique individualisée et privée : au lieu de regarder le JT le soir à 20h en famille devant la télévision, nous consultons les informations sur Internet quand nous le souhaitons, sur notre ordinateur ou notre smartphone, individuellement. Chacun choisit et regarde ses programmes, sans devoir négocier ce choix avec ses proches, et sans que personne ne le sache.
  • Nous consommons par ailleurs plusieurs médias en même temps : nous sommes simultanément spectateurs, lecteurs, internautes. Par exemple, on peut rechercher une information sur son smartphone tout en regardant la télé. Enfin, l’utilisation des médias revêt des objectifs multiples : de plus en plus, nous recherchons des informations qui ne relèvent pas des actualités, comme des informations culturelles, de loisirs, les nouveautés people, la météo… Ainsi, les médias, particulièrement les médias en ligne, sont devenus une source d’« infotainment »[1] (information et entertainment).
  • La recherche d’information a elle-même évolué. Elle se fait avant tout en ligne, et non plus dans des ouvrages ou la presse papier, en particulier chez les jeunes. Par ailleurs, alors qu’on achète un seul journal (son journal) chez le marchand de journaux du coin, on surfe sur plusieurs sites web simultanément et gratuitement, sans fidélité particulière envers l’un ou l’autre. Grâce au smartphone, on le fait à tout instant et n’importe où.
  • Enfin, la recherche d’information se fait de plus en plus via les réseaux sociaux, comme Facebook ou Twitter. Ces derniers répondent à notre envie d’immédiateté et de rapidité, permettent de multiplier les sources mais aussi de personnaliser ou filtrer l’information. De manière générale, il semble que les internautes privilégient les contenus partagés sur les réseaux sociaux par leurs amis plutôt que les autres contenus : ainsi, d’après Médiamétrie en 2016, 84% des internautes préfèrent lire des articles partagés par leurs amis et 49% préfèrent regarder des vidéos partagées par leurs amis, contre 47% pour la lecture globale d’articles et 32% pour le visionnage de vidéos en général[2].

Réagir et participer à l’information

Le recours aux réseaux sociaux se conjugue avec deux autres tendances qui caractérisent la relation des consommateurs à l’information. En premier lieu, la réaction à l’information publiée : les réseaux sociaux permettent de commenter en direct une actualité ou un programme télévisé, par exemple en envoyant des tweets. Les consommateurs ne se privent pas d’utiliser ce nouveau moyen de faire entendre leur avis ou de poser leurs questions en direct. Simultanément, le nombre de messages envoyés par les téléspectateurs devient un instrument pour mesurer la popularité d’un programme.

En second lieu, la participation à l’information : grâce aux réseaux sociaux, les consommateurs ne se contentent plus de recevoir l’information, ils créent eux-mêmes l’information. N’importe qui peut être témoin d’un évènement et le partager dans la minute sur Facebook avec le monde entier. Cette tendance implique que le journaliste n’a plus le monopole de l’information.

La presse web résiste bien

Les médias d’information n’ont pas d’autre choix que de s’adapter à ces évolutions. Les programmes d’information télévisés sont donc conçus pour faire réagir les internautes (ex. C dans l’air, Des Paroles et des Actes), déployés sur plusieurs supports voire relayés par d’autres (ex. L’Emission politique, que l’on peut suivre et commenter en direct sur les sites web d’information généralistes), visibles en replay après leur diffusion.

La presse écrite s’est digitalisée, et fonctionne plutôt bien en tant que source d’information sur le web. D’après les chiffres de l’ACPM (Alliance pour les chiffres de la presse et des médias), les deux premiers sites d’actualités consultés étant issus de la presse généraliste sont LeMonde.fr et LeFigaro.fr. Ils ont totalisé respectivement plus de 127 et près de 119 millions de visites sur le mois d’avril 2017, et ne sont devancés que par le portail Orange (plus de 309 millions de visites). Sur le même mois, les sites du Parisien, de l’Obs, de Ouest-France et de l’Express ont reçu entre 37 et 53 millions de visites[3]. Ces chiffres témoignent de la confiance que suscitent les versions web des médias traditionnels auprès des consommateurs, qui les considèrent comme des sources d’information fiables et de référence.

Mais Facebook et Google décident

Ceci n’empêche pas la dépendance du secteur des médias aux réseaux sociaux et à Google, en termes de visibilité en ligne et de trafic. En effet, Facebook, Twitter et Google sont devenus les premières sources de trafic vers les sites d’actualités. Cela vaut pour les sites issus de la presse écrite, et encore plus pour les pure players de l’information comme Médiapart, Rue 89 ou Slate.fr. Pour ce type de site, le trafic par voie directe ne représenterait que 11% du trafic total, contre 19% pour le trafic issu de la recherche sur Google et 24% pour celui issu de Facebook[4]. Ceux qui ont tenté de s’extraire de cette dépendance l’ont payé par une chute de trafic importante (voir le bras de fer entre Google et le groupe de presse allemand Axel Springer en 2014[5]).

Simultanément, les réseaux sociaux, Twitter en particulier, sont devenus des outils incontournables et intarissables d’information et de scoops pour les journalistes. Ainsi, de nombreux articles ont émané de tweets de personnalités politiques pendant la campagne présidentielle française, sans parler des tweets de Donald Trump qui font la Une quotidiennement.

Enfin, les réseaux sociaux permettent aux journalistes et aux rédactions d’évaluer immédiatement l’impact d’une actualité, la réaction du public, si telle information fait le buzz ou pas… Ils deviennent des marqueurs de tendance, permettant d’évaluer ce qui intéresse ou non l’opinion publique[6]. Le risque est que cela favorise la publication d’informations de type scoops, justement, au détriment d’une information plus approfondie et a priori moins croustillante.

Le métier de journaliste est-il menacé ?

Le principal problème de l’information diffusée en exclusivité sur les réseaux sociaux est que celle-ci n’est pas forcément traitée et analysée. Elle est donc sujette à des interprétations et réactions diverses. Il s’agit d’une évolution majeure pour les médias et les journalistes, qui doivent faire face à ce flot d’informations brutes issues de différents contextes, tout en conservant leur mission initiale : sélectionner les informations les plus pertinentes et fournir des analyses et des pistes de réflexion aux lecteurs. Cette mission est déterminante pour éviter les « fake news » et préserver la crédibilité des médias.

Cependant, dans un environnement fortement concurrentiel, les médias d’information sont contraints de suivre le mouvement et de publier le plus rapidement possible, avant les autres à l’idéal, ou a minima dans les minutes qui suivent. Cette contrainte ne fait que favoriser la diffusion rapide d’informations dont le contenu peut paraître superficiel, ou encore le phénomène de « copier-coller ». D’après une étude, 64% des articles publiés en 2013 dans les sites des médias généralistes français reprenaient en totalité ou en partie des articles déjà publiés sur d’autres sites[7], la principale source de copier-coller étant l’AFP, dont les dépêches sont souvent reprises mot pour mot. En excluant l’AFP, le taux de copie resterait tout de même de 41%[8]. Cette tendance à la standardisation des contenus menace la production de contenus originaux et approfondis, la qualité de l’information, et donc l’essence même du métier de journaliste.

Amélie Bonnet
Consultante

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[1] http://www.auvergne-nouveau-monde.fr/monde-demain-comprendre-impact-du-numerique-medias
[2] http://www.frenchweb.fr/les-reseaux-sociaux-sont-ils-les-medias-de-demain/269647
[3] http://www.acpm.fr/Chiffres/Frequentation/Classement-des-Sites/Classement-Unifie-des-Sites-GP
[4] https://mondaynote.com/how-facebook-and-google-now-dominate-media-distribution-6263365d141a
[5] http://www.lefigaro.fr/medias/2014/11/05/20004-20141105ARTFIG00344-axel-springer-ne-veut-plus-se-faire-piller-par-google.php
[6] https://lesmondesnumeriques.wordpress.com/2016/02/12/reseaux-sociaux-et-medias-traditionnels/
[7] http://next.liberation.fr/livres/2017/05/31/medias-l-imitation-en-continu_1573641
[8] Ibid.

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