Le capitalisme est-il soluble dans le numérique ?

L’économie numérique remet en cause un des fondements de la théorie capitaliste, la libre concurrence. Sans cette autorégulation ou sans intervention réglementaire compensatrice le capitalisme ne peut simplement pas fonctionner.

Il n’est pas question dans cet article de défendre ou de critiquer le capitalisme mais seulement de constater une évolution qui remet en cause un des piliers de ses fondements théoriques. Dans la suite du texte, je vais volontairement adopter une approche simplificatrice pour qu’elle soit compréhensible même si l’on n’est pas un spécialiste de Ricardo, Walras, Smith, Mill ou Tocqueville. J’en présente d’avance mes excuses aux économistes qui liront ce papier ! Leurs commentaires et contributions sont les bienvenus.

Un des principes fondateurs du capitalisme est la libre concurrence, à la base de la « main invisible », qui conduit à l’innovation et à l’amélioration des produits et des services pour les consommateurs. Si cette libre concurrence disparait, notamment lorsqu’une entreprise élimine toutes les autres et se trouve en situation de monopole, le cercle vertueux est rompu. On assiste alors à une stagnation technologique et à une hausse des prix pour les consommateurs.

Le capitalisme fonctionne jusqu’à présent parce que d’une part ces situations, dites de monopole naturel,  sont assez rare et d’autre part que des lois s’appliquent pour les briser dans les cas où elles peuvent survenir.

Qu’est-ce qu’un monopole naturel ?

Un monopole naturel s’installe lorsque le prix marginal de produit d’un bien ou d’un service décroit sans limite avec le volume (ou que la décroissance se situe à un point supérieur à la taille du marché). Dans ce cas le fournisseur le plus important peut proposer des prix inférieur à ceux de ses concurrents ou réaliser des bénéfices supérieurs. Il élimine progressivement tous les concurrents et peux dicter ses prix au marché tout en réduisant ses efforts d’innovation.

Un monopole naturel est incompatible avec les règles du capitalisme. Lorsque les premiers ce sont installés à la fin du XIXème siècle, des lois « anti trust » ont été édictées pour démanteler ces monopoles et réguler les marchés correspondants (Sherman Antitrust Act et Clayton Antitrust Act).

Pourquoi les monopoles naturels sont-ils rare ?

Le capitalisme fonctionne car les monopoles naturels sont rares. Dans la pluparts des marchés, le coût marginal de production commence par diminuer avec les volumes puis augmente à partir d’un certain seuil.

Les entreprises présentes sur ce marché ont donc tendance à plafonner au voisinage du point d’inflexion ce qui permet de maintenir la concurrence.

Ce plafonnement se produit quand les surcoûts liés à la taille du marché deviennent plus importants que les économies d’échelle.

Ces surcoûts peuvent être par exemple liés à des contraintes géographiques (distance) ou d’organisation. Plus une organisation grandie plus la communication au sein de cette organisation est complexe et coûteuse. Si l’on suppose que l’information doit être communiquée uniquement en mode 1 à 1 (ce qui est volontairement exagéré) donc uniquement entre deux personnes simultanément le nombre de combinaisons existantes au sein d’une organisation est de C2n soit n ! / (2 ! * (n-2) !).

Cela nous donne en fonction de la taille de l’organisation :

Taille de l’organisation en effectifs Nombre de relations
10 45
100 4.950
1.000 499.500
10.000 49.995.000

On voit que l’augmentation est exponentielle. En fonction des moyens et des méthodes d’organisation un seuil est assez vite atteint à partir duquel la productivité décroit.

Les cas des monopoles naturels sont ceux ou les économies d’échelle sont tellement importantes qu’elles ne sont jamais contrebalancées par les autres facteurs. C’est par exemple le cas des télécommunications ou de l’extraction des hydrocarbures. C’est pour cette raison que l’application des lois anti trust a conduit au démantèlement de Bell ou de la Standard Oil.

En quoi l’économie numérique transforme-t-elle cette situation ?

La multiplication des monopoles naturels (ou au moins des oligopoles) a commencé depuis plus d’un siècle avec l’évolution des modes d’organisation :

  • Le taylorisme – fordisme ou début du XXème siècle
  • L’organisation matricielle pendant la seconde guerre mondiale
  • Les théories de Larry Greiner à partir des années 70

Mais ces évolutions ont été progressives et relativement limitées.

L’économie numérique change la donne en créant de nouveaux possibles:

  • L’abolition progressive des distances
  • L’organisation collaborative qui permet la communication N à N
  • Les outils de pilotage facilitant le management des grandes organisations

La combinaison de ces nouveaux possibles conduit non seulement à une moindre rareté des monopoles naturels mais ceux-ci vont même devenir progressivement majoritaires.

Petit à petit les secteurs vont être dominés par une seule organisation avec une évolution du type « winner takes all ».

On voit déjà ce phénomène à l’œuvre dans de nombreux secteurs, le GAFA ou le BATX en sont des exemples emblématiques mais la réalité est beaucoup plus étendue.

Quelles en sont les conséquences ?

La première conséquence est que la théorie capitaliste n’est simplement plus applicable. La libre concurrence ne fonctionne plus.

Si l’on est optimiste, on peut penser qu’une autorégulation va exister par le développement de marchés contestables lors de la phase de concentration correspondant aux oligopoles à franges.

En théorie oui. Dans la pratique non car les acteurs dominants, qui sont tout sauf stupide, achètent à prix d’or les acteurs émergeants avant qu’ils ne puissent contester leur monopole naissant. C’est une des principales raisons des rachats qui peuvent sinon sembler déraisonnables (type Instagram par Facebook ou LinkedIn par Microsoft) si l’on ne prend pas en compte cette dimension stratégique.

Les barrières à l’entrée sont elles aussi incompatibles avec les conditions de l’apparition d’un marché contestable.

Le risque de voir une concentration croissante des revenus et du pouvoir entre les mains de quelques organisations est majeur. C’est plus qu’un risque et presque une certitude si rien n’est fait.

Agir suppose une coordination internationale très peu probable. Le futur probable est le contrôle des marchés et de l’économie par quelques acteurs ayant constitué à la fois de monopoles et de des monopsones. Cela commence par exemple à être le cas d’entités comme Airbnb ou Uber qui augmentent le prix pour les consommateurs (une location Airbnb est de plus en plus comparable au coût d’un hôtel et dans certaines villes les courses Uber sont plus chère que celles des taxis) tout en imposant à leur fournisseurs des conditions de plus en plus dures.

Pour sortir de cette situation il faut attendre une nouvelle rupture ou une évolution du modèle économique dominant avec la fin du capitalisme.

Dans l’intervalle, les conséquences sociales seront importantes… Ceci fera l’objet d’un prochain article : serveurs et serviteurs.

Pierre FRANCOIS
CEO Vascoo UP

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