Post-vérité, faits alternatifs, consommation communautaire : la diffusion de l’information nous ressemble.

Les médias sont des révélateurs de notre culture. Porteurs de nos pratiques, annonciateurs des changements, ils sont en passe de devenir des Cassandre.

Pas une semaine sans qu’un article ne vienne dénoncer les dangers du numérique sur le traitement de l’information et sa diffusion en dehors des organes de presse traditionnels.

Cette note avance que le numérique ne bouleverse pas notre relation aux faits : il la réplique. En contrepartie, il nous permet d’imaginer un nouveau modèle de diffusion de l’information : collaboratif, multidirectionnel et en partie automatisé.

Une réplique du biais de confirmation

Internet permet la fabrication et la diffusion des fausses informations en surabondance. Les réseaux sociaux nous enferment dans une consommation communautaire de l’information. Les algorithmes des moteurs de recherche identifient et renforcent nos croyances…

Pourtant, contrairement à ce qu’avancent nombre d’éditorialistes et journalistes, ces caractéristiques ne sont pas propres aux médias numériques. Au contraire, entre sites de fact-checking[1], lanceurs d’alertes[2] et gratuité[3], les plateformes d’informations nous offrent des capacités inédites d’accès et de vérification des faits.

L’information à l’ère numérique se contente de répliquer notre « biais de confirmation », présent depuis que l’homme vit en société. Dans leur ouvrage « l’énigme de la raison »[4], paru en 2016, deux chercheurs en sciences cognitives démontrent que les humains n’ont pas développé leur capacité à raisonner pour privilégier la vérité, mais pour exploiter leur environnement social de façon efficace. Aujourd’hui, peu importe qu’Internet et les réseaux sociaux nous donnent les moyens de trouver les faits exacts. Ce qui compte, c’est de pouvoir « performer »[5] vis-à-vis de notre réseau en renforçant nos croyances partagées.

Opportunité de repenser notre modèle ou danger ?

On peut voir un danger à laisser le biais de confirmation se répandre grâce au numérique. Mais celui-ci existait dans les médias traditionnels. Montesquieu dénonçait, au 18e siècle, la tendance des journaux à privilégier la rumeur et propager le faux. Avant Trump et les faits alternatifs, Reagan distinguait déjà entre la « vérité de son cœur, et les faits et preuves »[6]… en 1986.

Ce qui est spécifique au numérique représente avant tout une opportunité de repenser notre modèle de recherche et de diffusion de la vérité, avec tous les risques que comporte une démarche d’essai-erreur.

Une diffusion de l’information collaborative et sécurisée

Avec les réseaux sociaux, la collecte des faits et la couverture de l’information deviennent collaboratives. Chacun peut désormais relayer de l’information en temps réel.

Les bénéfices sont multiples : accès à l’information depuis des zones où les journalistes ne peuvent pas se rendre, possibilité pour les témoins de faire entendre leur voix, mise à disposition de documents, photos et vidéos sur les évènements.

Les dérapages sont aussi possibles – et connus – comme l’ont montré les campagnes présidentielles américaine ou française. De fausses informations peuvent être fabriquées et diffusées massivement avant que toute vérification humaine ne soit possible. Et malgré les démentis et preuves contraires, le mal est fait.

Il est tentant de condamner ce nouveau mode de diffusion de l’information, trop dangereux pour la démocratie. Mais d’autres caractéristiques du numérique permettent d’envisager un modèle de diffusion plus régulé.

D’une part, l’information devient multidirectionnelle. Les médias traditionnels investissent les réseaux sociaux tout autant que les particuliers. Il n’y a plus d’un côté les sources fiables et de l’autres les plateformes où tout serait possible. Avantage : l’information non-vérifiée est de plus en noyée dans la quantité d’informations exactes mises à notre disposition.

D’autre part, le machine learning arrive dans la vérification de l’information. Le projet Reveal, à l’initiative de l’Union Européenne[7], ou les progrès de l’algorithme de Facebook Instant Article (qui empêcherait de publier un article ayant été détecté comme un fake), laissent envisager que les fake news et autres rumeurs ne seront très bientôt plus relayées par les réseaux sociaux, qui détecteront images manipulées et affirmation non-fondées avant même leur publication.

Le numérique aura alors permis une diffusion de l’information qui nous ressemble : un peu biaisée, certes, mais aussi formidablement riche en échanges et capable de corriger ses erreurs.

Hubert BASTIDE
Consultant

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[1] En 2017, 114 équipes de « fact checking », réparties dans 47 pays, contrôlent en permanence le flot d’informations déversé sur nos écrans. https://reporterslab.org/fact-checking/

[2] En moyenne, 1,9 millions de documents mis en ligne chaque année par Wikileaks

[3] Par exemple, le Washington Post publie quotidiennement 1.200 articles et dépêches en gratuité : sur son site, Twitter, Facebook Instant Article, flux RSS, newsletter, Live, appli mobile, etc

[4] http://www.hup.harvard.edu/catalog.php?isbn=9780674368309

[5] http://www.newyorker.com/magazine/2017/02/27/why-facts-dont-change-our-minds

[6] http://www.globalpolicyjournal.com/blog/07/06/2017/post-truth-politics-fifth-estate-and-securitization-fake-news

[7] https://www.journalism.co.uk/news/what-would-an-automated-future-look-like-for-verification-in-the-newsroom-/s2/a626862/

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