A quoi sert vraiment le numérique dans les campagnes politiques?

L’utilisation du numérique, et en particulier des réseaux sociaux, durant les campagnes électorales et au-delà, témoigne d’une nouvelle façon de faire de la politique : plus instantanée, plus réactive, plus révélatrice, plus participative, sans confrontation réelle mais tout aussi violente, est-elle véritablement efficace ? Et quel est le but réel visé ?

Des bénéfices à n’en pas douter

Le numérique permet au monde politique de disposer de nouvelles formes de communication et de valorisation. La plupart des hommes et femmes politiques possèdent un compte Twitter et un compte Facebook (le minimum requis désormais), quels que soient leur fonction et niveau de popularité[1]. De même, les grands partis ont tous leur compte Facebook et Twitter, ainsi qu’une chaîne YouTube. Suivant les partis, les personnalités et les médias sociaux, le nombre d’abonnés est très varié cependant, et pas forcément en phase avec les résultats des dernières élections.

Ainsi, le parti qui compte le plus d’abonnés sur Facebook est le Front National, avec plus de 450.000 abonnés. Sur Twitter, les Républicains sont en tête avec 224.000 abonnés. En revanche, sur YouTube, c’est la France Insoumise qui totalise le plus grand nombre d’abonnés, avec plus de 29.000. Son leader, Jean-Luc Mélenchon, écrase tous ses concurrents en termes de statistiques avec sa chaîne YouTube personnelle, suivie par 369.505 abonnés, contre 7681 pour François Fillon, 7909 pour Benoît Hamon et 23.844 pour Marine Le Pen.

Emmanuel Macron n’a certes pas de chaîne YouTube autre que celle de son parti, mais comptabilise à ce jour le plus grand nombre d’abonnés sur Facebook (plus d’1,8 million), suivi par Marine Le Pen (plus de 1,5 million). Cette dernière devance ses concurrents sur Twitter, avec plus de 1,5 millions d’abonnés également.

Nombre d’abonnés des cinq premiers partis politiques sur les réseaux sociaux (au 19 juin 2017)
Facebook Twitter YouTube
En Marche 212.021 125.000 24.544
La France Insoumise 106.928 28.400 29.270
Front National 453.675 191.000 17.974
Les Républicains 188.683 224.000 2.491
Parti Socialiste 130.256 165.000 739
Nombre d’abonnés sur les réseaux des cinq principaux candidats à l’élection présidentielle (au 19 juin 2017)
Facebook Twitter YouTube
Emmanuel Macron 1.840.936 1.447.220
Jean-Luc Mélenchon 1.063.102 1.196.135 369.505
Marine Le Pen 1.556.247 1.509.919 23.844
François Fillon 378.168 547.088 7.681
Benoît Hamon 207.104 414.698 7.909

 

Quels avantages fournissent les réseaux sociaux aux hommes et femmes politiques et aux partis

D’abord, utiliser les réseaux sociaux, c’est élargir son public cible, et atteindre en particulier les jeunes, qui y sont plus sensibles qu’aux médias traditionnels. C’est également augmenter sa visibilité et sa présence aux yeux des électeurs potentiels, et établir une relation plus étroite avec eux, tout en leur permettant de réagir (on se donne une image plus moderne, plus « proche des gens », moins conventionnelle et au niveau individuel, moins dictée par un parti). Enfin, c’est éventuellement faire preuve de plus de transparence (parce qu’on se montre davantage, on montre différentes facettes de soi). Outre des avantages en termes de cible, le numérique en a trois autres :

Faire des économies lors des campagnes

Cela vaut en particulier si l’on est un « petit » candidat aux législatives, disposant d’une faible audience, et devant financer sa campagne par soi-même. Le numérique peut être un bon moyen de diminuer les frais de tracts et autres affiches et de pouvoir tout de même faire campagne (ce qui n’est pas anecdotique pour la démocratie). Encore faut-il savoir s’en servir pertinemment, et ne pas compter trop dessus non plus… (cf. plus loin).

Répondre du tac-au-tac à ses adversaires

En un simple tweet, on tacle immédiatement ce que vient de dire un concurrent, ou on contredit un soi-disant allié… Plus besoin d’attendre d’être invité dans telle ou telle émission de télé ou de radio pour donner son point de vue, se démarquer, critiquer, démentir, etc.

Durant la campagne pour la dernière présidentielle  et dans ce contexte de « riposte » face aux adversaires, les Républicains ont d’ailleurs lancé l’application Fillon2017[2], qui invitait les sympathisants de François Fillon à diffuser abondamment des argumentaires, vidéos ou visuels tous faits sur les réseaux sociaux, pour le soutenir et le faire gagner. Simultanément, le site melenchonouimais.fr, lancé par des partisans de Jean-Luc Mélenchon, visait à contrecarrer les idées reçues sur le programme de la France Insoumise et son candidat.

Se rendre moins dépendant des médias traditionnels

Cet argument n’est pas anodin pour les petits candidats (quelle que soit l’élection), qui n’ont pas forcément accès aux médias nationaux ou pas fréquemment. C’est d’autant plus vrai dans le contexte des législatives, où les candidats se comptent par centaines. Les réseaux sociaux permettent de développer une audience difficile à obtenir sinon, aux nuances près évoquées plus haut.

L’argument vaut aussi pour les personnalités les plus connues, ceci dit. Ainsi, pour Jean-Luc Mélenchon et son équipe de communication, il est clairement question de « s’affranchir du filtre médiatique »[3] et des contraintes qu’il impose (en temps, en thématiques abordées, etc.), et de développer leur propre réseau de médias.

Volontairement ou non, c’est d’ailleurs ce qui s’est produit lors de la campagne présidentielle. La figure de Jean-Luc Mélenchon a sans conteste suscité le plus grand nombre d’innovations numériques, venues autant de son parti que de militants ou proches de son mouvement. En dehors du fameux hologramme, qui a permis au leader de la France Insoumise d’animer plusieurs meetings en même temps, citons le Mélenshack, banque d’images à l’effigie de Mélenchon[4] ; Fiscal Kombat, jeu vidéo dont Jean-Luc Mélenchon est le héros[5] ; le Mélenphone, outil qui devait permettre de « contacter des citoyen(ne)s indécis(es) pour tenter de les convaincre de voter pour la France insoumise les 11 et 18 juin »[6] ; le melenchonouimais.fr déjà cité ; ou encore le Décodex Insoumis, extension proposée par les Insoumis numériques, dont le rôle est de « mettre en avant les puissances financières ou politiques derrière un site que vous visitez »[7]

D’autres partis ont innové pour mettre en valeur leur candidat sans passer par les médias traditionnels, comme les Républicains avec Fillon2017 ou le Front National, qui a lancé l’application « Marine Plus ». Cette dernière permet aux utilisateurs de voir les tracts ou affiches du FN s’animer sous leurs yeux, et Marine Le Pen exposer ses arguments de campagne[8].

Oui mais…

Il y a plusieurs nuances à apporter à cette utilisation du numérique en politique : est-ce vraiment efficace ? Comment garantir que ce le sera, d’ailleurs ? On le voit avec les chiffres cités plus haut, faire la « course aux likes » sur les réseaux sociaux ou disposer d’un grand nombre d’abonnés ne garantit en rien la victoire aux élections (voire aussi le cas de la primaire socialiste : popularité numérique des candidats vs. Résultats effectifs[9]). Preuve qu’être visible et actif sur les réseaux sociaux ou sur le net ne suffit pas, et que les moyens traditionnels de faire de la politique demeurent indispensables. De nombreux candidats aux législatives l’ont d’ailleurs souligné : le tractage sur les marchés, les rencontres et autres réunions « en vrai » demeurent indispensables pour se faire connaître et apprécier.

En outre, comme on l’a dit, il faut savoir se servir du numérique. Or, tous les candidats n’ont pas le même niveau de maîtrise en la matière, surtout quand les profils, âges et expériences sont divers et variés. On a vu des candidats aux législatives poster des vidéos sur Facebook en mode plus « amateur » que futur député à l’Assemblée nationale. A priori, certains auraient toutefois reçu des « directives » de la part de leur parti sur la manière de se comporter sur les réseaux sociaux[10] (ce qui prouve le caractère hautement stratégique de ces médias pour la réputation d’un parti), et pour éviter les dérives individuelles[11].

Il faut également sortir du lot, faire le buzz. Donner de la matière aux médias traditionnels, pour faire parler de soi. La cible, finalement, serait donc autant les médias classiques que les électeurs : communiquer sur les réseaux sociaux vise autant à attirer ces derniers pour qu’ils relaient le tweet, la réaction ou le commentaire posté, qu’ils communiquent autour du candidat et augmentent ainsi réellement sa visibilité. Ceci dit, comme les réseaux sociaux sont aujourd’hui une matière première de choix pour les journalistes[12], on peut très bien annoncer une nouvelle, une décision ou un résultat sur Facebook. Cette nouvelle ou ce résultat se diffusera tout seul dans la presse nationale.

Enfin, l’utilisation des réseaux sociaux et les initiatives numériques développées dernièrement autour des candidats à la présidentielle, peuvent être originales et innovantes, mais donnent parfois l’impression d’une certaine starification du système, voire d’une tendance au culte de la personnalité, sans parler d’une éventuelle gadgétisation de la politique… Les prochaines élections le confirmeront, ou pas.

Amélie Bonnet
Consultante

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[1] Pour en savoir plus sur la présence numérique des parlementaires français, voir : https://projetarcadie.com/presence-numerique
[2] https://play.google.com/store/apps/details?id=com.geronimostudios.fillonandroid
[3] http://www.la-croix.com/France/Politique/Presidentielle-candidats-investissent-reseaux-sociaux-2017-02-21-1200826322
[4] https://melenshack.fr/. Voir aussi la page #SuperPouvoir2 : https://melenshack.fr/superpouvoir2
[5] http://fiscalkombat.fr/
[6] https://fiphone.fr/
[7] http://decodex.insoumis.online/
[8] https://play.google.com/store/apps/details?id=fr.marine.MarinePlus&hl=fr
[9] http://www.lepoint.fr/presidentielle/reseaux-sociaux-le-nouveau-combat-des-politiques-20-12-2016-2091756_3121.php#section-commentaires
[10] C’est le cas du Front National qui a proposé des formations aux candidats locaux aux législatives, sur le comportement à adopter sur les réseaux sociaux.
[11] Voir dans cet article les dérives du côté des sympathisants du FN : http://www.rfi.fr/technologies/20170126-france-marine-le-pen-front-national-fn-reseaux-sociaux-youtube ; et pour les « opérations organisées » par le FN : https://www.franceculture.fr/emissions/elysez-moi/les-techniques-du-front-national-sur-les-reseaux-sociaux.
[12] Voir notre article du 8 juin 2017 : https://blog.vascoo-up.com/comment-le-numerique-impacte-les-medias-de-linformation/

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